Cancérologie: la crise déborde la Charente
Par reaction, Jeudi 15 mai 2008 à 03:26 :: Les faits du jour :: #487 :: rss
Jean-François BARRÉ
Crise.» Le mot est lâché par Thierry Schmidt, le directeur de l'hôpital de Girac, à Angoulême. Une crise «exemplaire» quasi inédite dans le pays, décortiquée hier soir à la télévision en direct dans l'émission d'Yves Calvi C dans l'air, et qui ne devrait pas tarder à atterrir en urgence sur le bureau de Roselyne Bachelot, la ministre de la Santé.
Hier après-midi, entouré de Philippe Lavaud, le maire et président du conseil d'administration de l'établissement, des Docteurs Desachy, président de la commission médicale d'établissement, Lefebvre, patron du pôle cancéro, Carenco, chef de la radiothérapie, le directeur de Girac s'est fixé un objectif. Rassurer. «Aujourd'hui, 85 des patients des Docteurs Gozy et Phlips [qui exerçaient en libéral à la clinique Sainte-Marie et qui ont déposé le bilan et cessé leur activité il y a quinze jours, NDLR] poursuivent leur traitement à l'hôpital public. Non, il n'y a pas de malade abandonné dans la nature, en rupture de traitement.»
Philippe Lavaud enfonce le clou: «Je suis choqué d'entendre que des patients auraient pu ne pas être acceptés à Girac.» Et il l'a entendu comme un refrain lancinant, dans sa mairie, hier matin, investie par une grosse centaine de malades, de leurs proches, de représentants du Collectif interassociatif sur la santé (Ciss) qui, depuis des semaines, sont aussi inquiets que remontés. Une fois encore, ils sont revenus crier leurs angoisses, leurs inquiétudes, la crainte de «tout devoir reprendre à zéro», la peur de ne pas obtenir un rendez-vous pour le suivi de leur thérapie. Ils se sont même inquiétés du pire, de la survie même de la cancéro en Charente, persuadés parfois, à tort, que le départ d'un oncologue médical de Girac ne permettait plus aux médecins du service de prescrire des chimiothérapies.
Un millier de patients à prendre en charge
Les médecins en question démentent avec vigueur et avec raison. La direction de l'hôpital insiste sur la continuité des soins. Et pourtant, Philippe Lavaud, le tout nouveau président du conseil d'administration qui s'est plongé dans un dossier pour le moins sensible et complexe au lendemain de son élection, le confirme. Girac est bien en période de «gestion de crise». Plus de cancérologues à la clinique, un autre sur le départ à l'hôpital. Et des remous qui commencent à prendre l'allure d'un tsunami qu'une palanquée de «pompiers» tente de calmer.
L'hôpital, d'abord, qui sait aussi qu'il ne pourra éternellement gérer la crise. Il ne s'agit pas uniquement d'un problème de radiothérapie. Derrière, ou en parallèle, il y a de la chimio, de la chirurgie, de la médecine, de la biologie, des soins palliatifs, de la kiné. Et bon an mal an, pas loin d'un millier de patients à prendre en charge. L'hôpital, même en phase de recrutement, sait qu'il n'a pas la capacité de tout assumer. La Mutualité, les cliniques et leur actionnaire Vedici aussi qui ont mis en place un projet médical dont la cancérologie représente l'un des piliers, essentiel, sur le monosite en cours de développement à coups de millions d'investissement à Soyaux. L'Agence régionale de l'hospitalisation (ARH) ensuite, qui tente de jouer les médiateurs et qui réunit ce matin à Poitiers tous les acteurs du dossier. L'Etat, enfin, responsable des politiques de santé publique et le ministère qui pourrait être tenté de sortir le sifflet pour décréter la fin de la récré. C'est le sentiment qu'en a tiré le député Jean-Claude Viollet, reçu hier matin au ministère de la Santé par Pierre Bachelot, conseiller de sa ministre de mère.
Lapidaire, le président du conseil de l'Ordre, Michel Bacquart, commente sèchement: «Au mieux, on part pour six mois de flottement. Au pire on part pour Bordeaux.» C'est en quelque sorte l'enjeu essentiel pour la survie de la cancéro en Charente. «Il semble pourtant acquis, au ministère, que le traitement du cancer en Charente ne doive pas se faire depuis les CHU de Bordeaux ou de Poitiers mais depuis Girac et le centre clinical.»
A Angoulême tout le monde est pourtant d'accord sur le diagnostic. Il y avait certes à l'origine de cette crise devenue majeure, une querelle de personne qu'un audit voyait susceptible d'avoir des répercussions sur la sécurité des patients. Mais l'unisson, c'est «partenariat public-privé». Reste à le mettre en place, à lui trouver un cadre juridique strict, des règles qui le seraient tout autant.
Une cohabitation incontournable
Apparemment, aussi bien à Girac qu'à la clinique, le plan suggéré par l'ARH - deux équipes distinctes qui pourraient fonctionner en strict parallèle - semble avoir vécu. Le partenariat qu'envisage Thierry Schmidt, né des discussions avec la Mutualité et qui a l'aval de la commission médicale d'établissement, ce serait «une seule équipe médicale», qui pourrait inclure des praticiens libéraux. A l'hôpital, sur des machines de l'hôpital, avec du personnel de l'hôpital. «Parce qu'il est essentiel que les équipes travaillent en parfaite harmonie», soulignent en chœur les Docteurs Lefebvre et Carenco. Quitte à jongler avec la contradiction: il est difficile de faire cohabiter des praticiens à statut différent et la récente histoire le démontre. Mais cette cohabitation est incontournable. Et ce n'est pas seulement une question d'habillage juridique. «La radiothérapie est un petit monde. Il est vraisemblable qu'un libéral qui débarque à Angoulême cherche à border sérieusement ses contrats, ses conditions d'exercice», pronostique, un brin dubitatif Michel Bacquart… «Un groupement de coopération sanitaire», lance Jean-Claude Viollet, qui définirait le fonctionnement non seulement des moyens mais des équipes. Au ministère, hier matin, la proposition n'aurait pas choqué. «On pourrait même envisager l'autorisation d'une troisième machine qui serait la contribution du privé», précise le député. Le conseiller de la ministre n'y aurait pas opposé de fin de non-recevoir.
C'est résumer la position commune affichée: que l'Etat réaffirme la nécessité d'un partenariat et réfléchisse à sa forme pour qu'enfin on se préoccupe de ce qui reste l'essentiel: la situation des malades atteints du cancer et leur prise en charge. C'est un syndicaliste CFDT de l'hôpital qui résume l'affaire, comme d'autres patients, hier matin à la mairie: «Soigné par le public ou par le privé, peut-être, mais surtout, rapidement, avec efficacité.»


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