Maurice BONTINCK

Ils sont tous venus, repartent conquis. Mais chacun de leur côté. En quinze ans, pas un grand nom de la cuisine française n'a snobé les Gastronomades, malgré un emploi du temps toujours chargé. «Un événement magique, unique en France», explique avec beaucoup de sincérité le chef Olivier Roellinger, venu faire un aller-retour express de Cancale hier après-midi. Juste pour être là et se voir décerner son prix de la Personnalité de l'année. A l'image aussi d'Yves Camdeborde, Prix spécial des quinze ans, autant pour son talent qu'il a encore démontré lors de la joute culinaire samedi après-midi avec Flora Mikula, que pour sa treizième participation à l'événement.

Mais aujourd'hui, les Gastronomades sont à un tournant qui se résume en un proverbe: vaut-il mieux un grand chez soi qu'un petit chez les autres ? «Le public comme les chefs étoilés se sentent bien ici. Ces derniers ont l'occasion de se rencontrer, d'échanger. Pourquoi ne pas essayer de tous les réunir de façon un peu plus formelle, de profiter de l'événement pour créer chaque année le rassemblement de tous ceux qui comptent dans la cuisine française ?» L'homme qui s'exprime ainsi s'appelle Bruno Kemoun. S'il est le vice-président des Gastronomades, ce Charentais basé à Paris est surtout le président de KR Média, une importante centrale d'achats d'espaces publicitaires.

Devenir un «Davos

de la cuisine française» ?

Il ne cache pas qu'il espère également un retentissement national en rêvant d'un «Davos de la cuisine française : à l'image de ce rendez-vous désormais incontournable entre leaders économiques du monde, où chacun veut en être». Les organisateurs se donnent un an pour transformer cette utopie en projet concret.

Après tout, les Gastronomades sont consacrés «aux produits du terroir, à la cuisine contemporaine», mais aussi «à la communication culinaire». «C'est vrai qu'il y a un débat autour de ça, explique Patrick Mardikian. Faute de temps et dans une année économique difficile, nous n'avons pas pu beaucoup communiquer cette année. Mais cela fait partie de nos priorités.»

Dans ce contexte, ce n'est peut-être pas un hasard d'avoir vu Jean-Luc Rabanel au four(neau) et au moulin tout le week-end. Pour sa première venue, le tout premier chef étoilé bio a pris les choses très à cœur. Joutes, débats, démonstration, rencontres: l'Arlésien d'adoption ne s'est pas beaucoup reposé, lui qui a fermé son «Atelier» pour le seul week-end de l'année.

«Je me dois d'être là, dans chaque endroit où l'on fait la promotion de la cuisine française», explique-t-il. Mais le démonstratif Gascon a une corde moins connue à son arc et aimerait «apporter [son] regard sur les Gastronomades, sans critiquer, mais pour voir ce qui peut évoluer».

Car celui qui se définit comme un «anti-conformiste» est également le créateur d'une petite structure de conseil. Cuisinetc propose, par exemple, une expertise sur des domaines aussi différents que la création d'un concept de restaurant - choix du nom, «design gastronomique», stratégie de communication… - ou des formations à la cuisine du vivant. «Angoulême est un nom mondialement connu grâce à la BD. Il y a ici le cognac et la BD qui font votre renommée. Pourquoi ne pas faire des Gastronomades un autre rendez-vous incontournable ?»

Deux obstacles principaux rendent cependant cette évolution difficile. Le premier est relevé par Yves Camdeborde, malgré son «intérêt» pour l'idée. «Les cuisiniers sont tous un peu mégalo et se bouffent très rapidement le nez: il n'y a pas réellement de solidarité dans une profession où chacun estime s'être fait tout seul.» Il faudrait donc trouver des sujets très fédérateurs pour défendre et faire évoluer d'une même voix l'identité culinaire française.

Le second obstacle remet rapidement l'église au milieu du village: les finances. Cette année, la subvention municipale a été coupée en deux en passant de 120.000 € à 60.000 €. «Et nous ne savons pas pour 2010, même si nous espérons que, vu notre bonne volonté, elle ne sera plus abaissée», précise Patrick Mardikian.

La réunion à la Comaga, vendredi prochain, 4 décembre, entre les financeurs, est attendue par tous les festivals avec fébrilité. Et donnera déjà une nette indication sur l'avenir des Gastronomades. Déjà plébisicités en tout cas par le public, encore venu en nombre ce week-end.